C'était ce printemps, nous nous sommes tous réunis une dernière fois. Comme jadis, le temps s'est étiré sous les parasols dans les chaises de jardin, les discussions ont mené grand train. Nous étions presque tous là : depuis les dernières réunions de famille, il y a eu des morts. Des naissances aussi. Alors ce déjeuner de famille ressemblait presque à ceux qu'hébergeaient mes grands parents dans la grande maison, imposante et protectrice. Une maison pour organiser des réunions de famille, partager les recettes familiales et échanger mille secrets au moment de faire la vaisselle.

Las, cette époque dorée n'est plus, la grande maison vendue et la famille éparpillée, émiettée aux quatre vents. Alors pour elle, juste pour elle qui n'est plus que l'ombre de cette grand mère autoritaire, nous nous sommes réunis une dernière fois. Tous, malgré les fêlures, les engueulades et les éloignements. Tous, nous avons pris des rides, des cheveux blancs, partagé nos soucis professionnels là où, avant, il n'était question que de partiels, interros et concerts de Dépeche Mode. Nous avons aussi disputé nos enfants entre deux verres de vin. Nous l'avons entourée du mieux que nous pouvions, elle a fait venir près d'elle chacun de ses arrières petits-enfants, comme l'on convoque chez un proviseur.

C'était une dernière fois, je crois que nous le savons bien. La famille s'envole, et nous n'y pouvons rien.