Chaque année, il faut arriver à trouver un peu de temps pour assister à la cérémonie. Ne pas se laisser déborder par l'heure qui tourne, être à l'heure pour monter au cimetière. Toujours les mêmes, permanentes courtes et cous ridés, cheveux blancs ou rares sur des épaules voutées. Ce sont toujours les mêmes qui sont là, pour assister au 8 mai.

Nous sommes une vingtaine, la jeune génération est là aussi. Nos enfants, leurs petits enfants, pas concernés au premier chef mais toujours un peu curieux de voir ces aïeux aux placards dorés et clinquants, le drapeau tricolore qui sent la naphtaline, se tiennent cois devant le monument aux morts qui surplombe la calme vallée.

Le maire lit maladroitement le texte imprimé sur une feuille par trop de fois pliée, jetée dans la poche de son inusable veston jaune. Pas d'effort de créativité, le maire lit mot pour mot le discours du secrétaire d'état aux anciens combattants. Fait les césures au mauvais endroit, ajoute un peu de bancal à cette matinée grisâtre.
Les anciens, sur leur 31 se tiennent en range d'oignon sur le côté, les vestes de costumes un peu trop longues pour leur morphologie désormais tassée par les années. Sans doute les souvenirs de bataille, mauvaises journées et victoires pregnantes se bousculent à leur esprit à ce moment là.

La fanfare locale est là, dans son uniforme vert sapin : mais qui a osé choisir une telle couleur ? Cuivres cabossés, crânes chauves et visages ronds boutonneux se mélangent dans cette joyeuse cacophonie, rajoutant du piquant à une Marseillaise un peu galvaudée ces derniers temps. La joueuse de triangle a oublié sa partition, son chef d'orchestre a des manières militaires, qui sait si c'est en l'honneur du jour de la Victoire ? Tels des prêtres débordés, les musiciens de la fanfare doivent couvrir ce matin là trois cérémonies, pas moins, du Souvenir. Pas question de musarder au soleil.

Le chant des Partisans est tant écorné que j'en ravale mon émotion. Nous assistons, mal installés entre les tombes des villageois qui ci-gissent; public silencieux mais largement présent. Il y a plus de morts que de vivants ce matin là.

A la sortie du cimetière, il faut préparer son obole pour le bleuet. Religieusement, nous versons quelques euros dans le drapeau soigneusement plié en triangle et tenu par mon émouvant voisin. Nous prenons, comme chaque année ou nous savons être là, le petit insigne autocollant du Bleuet de France "la mémoire se transmet, l'espoir se donne". Certains l'affichent sur le revers de leur chemisette rayée, ou de leur tee-shirt fatigué, comme celui de la Croix Rouge.

Nous descendons ensuite rincer notre silence recueilli dans un verre (en plastique) de kir, pour le verre de l'amitié à la salle des fêtes. Les tables sont couvertes de nappes en papier, les plateaux d'inox sont couverts de petits morceaux de quiches et pizzas commandés au boulanger local. Les anciens restent entre eux souvent, le placard de médailles alourdissant le revers des vestons. C'est le moment d'aller discuter de tout et de rien avec ces voisins que l'on croise peu, de découvrir un peu plus un pan de l'histoire du village, partager quelques rires exagérés avec ce monsieur là.

Il est midi passés, les nappes en papier ont rejoint la poubelle extérieure, quelqu'un a passé le balai rapidement sur le carrelage marron de la salle des fêtes et les derniers biscuits apéritifs ont trouvé preneurs. On se revoit au plus tard l'année prochaine, pour un autre 8 mai.

J'aime profondément ces petites fêtes de village, petits bouts de vie d'une France image d'Epinal, loin des affiches électorales impeccables.