Il y a longtemps, très longtemps, aux balbutiements de ce blog, j'avais évoqué le commis. Le commis du village, mot désuet qui appartient à une France agricole pré-pompidolienne depuis longtemps éteinte. Ici, nous avions deux commis au moment où nous nous sommes installés. Deux frères avec pas toute leur tête, l'un trainant les pieds et un chien au bout d'une laisse, et son cadet à l'époque un peu plus actif avec une faux à main sur l'épaule, arpentant les champs lorsqu'il ne roulait pas ses cigarettes.

Le plus agé est parti en "maison" il y déjà quelques temps. Il semblait un peu plus simple que son frère, avec qui nous pouvions avoir des conversations.

Le cadet, age de la retraite oblige, quitte à son tour le village. Il est le dernier, le dernier commis. Après lui se referme une ère de vie qui appartient à la quatrième république. Terminé, l'odeur de son tabac lorsqu'il passait à proximité de la maison. FInies, ces discussions ou nous ne pouvions empêcher un sourire à son évocation de ses chiasses héroïques. Nous nous étions alors demandés si son frigo était en état de marche.

D'ailleurs, en possédait il seulement un ?

Fini de voir sa silhouette claudicante, ses brodequins qui masquent mal le pied bot, son éternel bleu de travail, pull de camionneur jeté par dessus et sa casquette si bien vissée que j'ignore à quoi ressemble son crâne dénudé.

Le dernier commis part en retraite, comme poussé dehors par la cohorte de glorieux moellons qui se lève un peu partout, promesse de familles bariolées très XXIème siècle, qui apprécieront la vie de propriétaires en regardant Koh Lanta sur leur écran plat et leur canapé en cuir, négocié à la foire locale pour une bouchée de pain.

Oui, ce commis là s'extasiait en écoutant Johnny, collectionnait les CD de compilation de l'idole vieillie, ces CD bon marché que l'on trouve "chez votre marchand de journaux". Les mondes se croisent en s'évitant presque, et la patronne du commis va être soulagée de ne plus avoir à gérer cet encombrant énergumène.

Lorsque je vais chez elle prendre un café comme j'irai avec une amie dans un café branché, j'aime m'installer sur ces chaises en formica et attendre mon Ricoré dans une tasse Arcopal. Elle débarrasse alors un peu la table, repousse le journal local et une gamelle en fer blanc dans laquelle clapote une mixture dont je préfère tout ignorer. Elle s'installe près de moi, bras nus toute l'année sous sa blouse en nylon et nous discutons de la vie en général. Et me propose du sucre dans une vieille boite Tupperware jaunie. Tupperware, tellement moderne n'est ce pas ?