15 octobre 2009
Prologue
Rencontrer New York, c’est comme faire la connaissance d’une actrice que l’on admire – on la connaît sans la connaître.
On l’a vue tant de fois sur écran. On connaît ses mimiques, les traits de son visage. Le son de sa voix.
Il ne manque que peu de choses – et pourtant. Il manque sa spontanéité, hors champ.
C’est à la rencontre de New York que j’étais partie. Nous avons fait connaissance.
Elle est fidèle à ce que je connais d’elle, par écran interposé – haute et bruyante, chamarrée et grouillante, lumineuse et fière.
Elle s’est présentée à moi comme je l’imaginais, jouant à la perfection le scénario que j’avais écrit pour elle. Collant si bien à la bande son que j’avais prévue.
Sa rencontre m’aura quand même laissé quelques surprises, ouvert de nouvelles facettes de sa personnalité.
J’ai savouré de toutes mes forces ces quelques jours suspendus, loin de mon quotidien et de mes repères et pourtant si proches de ce que j’avais imaginé depuis longtemps.
Nous bavardions tant dans le taxi que je n’ai presque pas réalisé que nous quittions Manhattan en direction de l’aéroport, prenant ainsi le chemin du retour.
Je suis repartie le cœur léger, heureuse de ma chance et fredonnant encore Walk on the Wild side…
25 juin 2009
La perspective ...
Puisqu'on est dans les voyages... Il est temps de repartir. Oh non, pas tout de suite, c'est trop tôt. Une destination qui se murit, qui s'apprivoise, parce que ce n'est pas forcément celle-ci qu'on aurait, spontanément, choisi sur une carte. Mes points de chute sont le fait des circonstances. Pas de vacances minutieusement posées à l'avance. De catalogues feuilletés à en user les pages. De destination choisie avec gourmandise et luxe, comme devant la vitrine de Ladurée (alors, violette ou citron ?).
Non, mes départs sont souvent le fruit de hasards presque maladroits. Un parent expatrié, un déplacement professionnel. La rencontre entre l'opportunité et l'enthousiasme, l'occasion et le calendrier. Des cadeaux imprévus, parsemés en chemin. Ils sont d'autant plus savoureux que souvent, je n'en attends rien, rien que la pure découverte d'un endroit ou mon esprit n'a justement pas vagabondé. Pas fait de plans sur la comète et surtout, pas d'attentes particulières.
Aucune chimère ne vient alors polluer mes yeux, grands ouverts sur l'aéroport ou j'atterris, le taxi qui m'emmène à l'hôtel et la langue parfois étrangement étrangère, que j'entends.
Et à venir, succulent comme un bonbon menthe glacé, un pays suffisamment loin de mes repères. Là haut, ils sont j'imagine tous blonds et costauds. Là haut, il fait nuit ou jour 22h sur 24.
La perspective de là haut, c'est pour l'année prochaine. J'y pense déjà.
12 juin 2009
Moscou, 3 fois
J'ai 7 ans.
Les touristes Japonais me prennent en photo sur la place Rouge. J'ai beau être bien blonde, mon K-way bien rouge n'a rien de très soviétique. Savent ils leur méprise ?
On est à l'aéroport, et je ne comprends pas bien pourquoi les gens prononcent le nom de ce pays "Lûrs" alors que c'est un sigle et qu'on le prononce "Lû-èr-èss-èss".
On est à Moscou, et en sortant du restaurant de notre hôtel, un monsieur me glisse dans la main un chocolat très local. Sans doute parce que des petites touristes comme moi, on en voit peu à cette époque. Je garderai longtemps, comme un petit trésor de guerre, ce chocolat fait d'ersatz et de poussières, emballé dans on papier un peu grossier.
On est sur la place Rouge. Il y a un magasin Benetton à l'entrée du Goum.
Et puis il y a Anya, la fille de notre guide. Anya a mon age. On ne parle pas la même langue, mais on joue ensemble. Elle est encore plus menue que moi. Plus tard, on lui enverra des cadeaux, avec dans nos paquets bien garnis une pointe de condescendance "parce que tu comprends, ils n'ont vraiment pas grand chose, là bas".
J'ai 15 ans.
J'ai oublié, aujourd'hui, le nom de la ville qui nous a hébergé - mais c'est normal, c'était une ville secrète qui ne figurait pas sur les cartes.
C'est décembre, et il fait -20 le jour. Nos bagages de lycéens sont pleins à craquer de vêtements chauds que nous empilerons savamment durant le séjour dès que nous sortons, et dépilerons tout aussi savamment dès que nous rentrons dans nos chambres. Il fait si chaud, dedans.
Il est de bon ton de se faire prendre en photo devant le Mig qui orne la cour de cette Dom Otdykha, la maison de repos. Drôle de déco.
Radio Moscou égréne tristement au son d'un xylophone aigrelet (ou est-ce un Glockenspiel), les premières notes de Moskovskie Vetchera, Le temps du Muguet.
Rue Arbat - on est entre deux ères deux époques, et les braves gens bradent, sur des étals de fortune, les reliques usées des temps glorieux d'un régime politique désormais enterré. Les bustes de Lénine attendent preneurs, tout comme les uniformes de l'Armée Rouge. Ca sent le débarras, le coup de balai sur trop d'années de souffrance dont on ne veut plus. D'ailleurs, le soir, on verra en direct à la télé descendre sur le toit du Kremlin le drapeau soviétique pour le remplacer par le drapeau russe.
On est dans la salle à manger, toute soviétique, de la maison de repos, et nos fines bouches d'adolescents renâclent devant les plats de saucisse-purée que nous amènent les cantinières. Elles voient d'un mauvais oeil nos gouts de luxe tout occidentaux, alors qu'une partie du pays vit sous perfusion grâce à l'aide alimentaire américaine.
Toujours rue Arbat, nous négocions facilement avec notre maigre vocabulaire des bouteilles de vodka pour animer façon couleur locale nos soirées d'ados en mal de sensastions fortes. L'homme qui nous vend les bouteilles ouvre son manteau - ses poches intérieures en sont garnies. Ce soir là, un lavabo en faïence de notre maison de repos succombera, cassé en deux, suite à la chute d'un adolescent français imbibé de mauvaise vodka. Et je revois Alexeï, notre accompagnateur, ivre mort.
J'ai 20 ans et je regarde l'étendue de la ville devant moi depuis notre appartement du sud de Moscou. Depuis le balcon, c'est l'Université qui se détache le mieux de cette forêt d'immeubles tous semblables.
J'ai 20 ans et je peins quelques moscovites aquarelles illustrant notre séjour estival sur un cahier au papier rugueux acheté au grand magasin des enfants, le Diétskii Mir.
J'ai 20 ans à Moscou, je n'ai jamais autant eu le mal du pays. Nous faisons nos courses au supermarché local, le Leipzig, ou sur les marchés un peu sauvage qui fleurissent à chaque sortie du métro. Les vendeurs tiennent échoppe dans des containers alignés sur des terrains vagues. On sait ou trouver le meilleur fromage (importé) ou la Brynza locale, qui ressemble à la fêta.
J'ai 20 ans et je peaufine mon russe avec la truculente Galina, volubile comme une Jackie Sardou post soviétique, et l'austère Galina, aigrie et vieille fille, maigre comme le contenu de son quotidien, et grise comme la Kommunalka qu'elle habite.
J'ai 20 ans à l'Académie des Sciences à Moscou, et Galina la grise me répète "padjèch, padjèch" pour m'encourager à soigner mes déclinaisons. Le batiment ressemble à la ligne Maginot, nos profs ne parlent pas français, pas plus que les cantinières qui, chaque jour, nous servent pour une somme modique, un délicieux repas complet. Mes meilleures kotlety, pelmeny viennent de là.
J'ai 20 ans et les soirs de sortie nous faisons du stop pour rentrer dans notre banlieue sud depuis les quelques bars branchés qui commencent à émerger à Moscou. Le Krizis Zhanra en fait partie.
J'ai 20 ans à Moscou et j'accueille avec joie mon père que j'initie au fast food local, le Russkoïe Bystro, aux puces, et nous trainons comme des touristes sur la Place Rouge parmi les Cadets de l'Armée qui vont bientot rejoindre la Tchétchénie pour se battre. La préoccupation des garçons de 20 ans ici, c'est de savoir s'ils se couperont l'index droit pour éviter d'aller au front.
J'ai 20 ans et je vois mon premier opéra, Tosca, au Bolchoï. De retour en France, deux billets pour Les Noces de Figaro m'attendent. Mais l'Opéra de Lyon me semblera bien petit, en comparaison...
Aujourd'hui, j'ai 33 ans et je n'ai pas revu Moscou, depuis... Mais les notes tristes du temps du muguet, l'odeur du bus 144 sont encore bien vivaces dans mon souvenir...
07 avril 2009
Réminiscences
Le ruban de bitume noir, tout droit à l’infini au milieu du paysage flamboyant d’une fin de journée. A gauche, dans la plaine rocailleuse, l’ébauche des compagnons de Monument Valley.
Les vitres dorées du Mandala Bay à travers le pare-brise teinté. Le décor de pacotille des autres hôtels, carton pâte infantile et superficiel.
Les néons qui déchirent la nuit désertique, agitation humaine dérisoire au milieu de nulle part.
Le sifflement du rattlesnake, à quelques pas de moi, lors de la découverte d’une ville fantôme n’existant même plus sur les guides touristiques, Chloride City. La superposition des images de ce passé décomposé avec celle, bien vivace en technicolor, de Charles Ingalls.
La multitude des dessins sur les kilomètres carrés de moquette des casinos, foulés par tant de semelles. L’irritant son des bandits manchots, machines excitées et frénétiques aux clignotants permanents.
Ray Charles qui chante America the Beautiful alors que la voiture file au milieu des plaines de l’Utah.
Le barbecue géant du motel de Mexican Hat – le bar pizzeria Sour Dough et son rutilant comptoir – le Harley Davidson café et son inquiétant décor de motos suspendues – les blueberry pancakes du Lodge, en haut de Grand Canyon.
Le thermomètre qui indique 100°F à Stovepipe Wells, au milieu de la vallée de la mort.
C’était l’année dernière. C’était les Etats Unis. Et c’était bien.
13 juin 2008
Il est temps que je vous parle ....
Découvrez Kevin Shields!
Ce matin, en rangeant intensément ma bibliothèque, je suis retombée sur des photos poussiéreuses. Le paquet était imposant, j'ai donc pris un instant pour les regarder. 2005, mois d'août.
Le voyage était prévu de longue date, il avait fallu s'organiser, poser presque 3 semaines de congés. Eplucher le net à la recherche des meilleurs tarifs pour les billets d'avion. Demander des visas et envoyer nos passeports à Paris. Les récupérer avec un joli sticker estampillé à nos noms, et plein de caractères illisibles. People's Republic of China. Echanger de nombreux mails pour l'organisation sur place.
Et au terme d'un tumultueux voyage, Pékin était là. Humide, très humide et bien trop chaud pour mes gênes de blonde à peau très claire. Très bruyant et trop pollué, nous étions déphasés dans cette mégalopole en constant changement. Déjà les bulldozers s'attaquaient aux Hutong, ces vieux quartiers, défigurant à jamais la ville et la privant de son passé. Tout cela au profit des installations olympiques.
Grouillante ville, ou tout le monde vit jour et nuit, où il faut se battre pour garder sa place au guichet de Beizhin-zhan la gare centrale. Incroyable Pékin, où je me laissais guider dans un épaix brouillard sur la place Tien An Men, sévèrement encadrée par les colossaux batiments soviétiques.
Et puis nous visitâmes aussi Xi'an, la provinciale et ses 7 millions d'habitants, son éternelle poussière et un des chocs de ma vie en arrivant de l'aéroport de nuit. Oui, les gens vivaient vraiment dans ces garages crasseux, tenant boutique jusqu'à point d'heure. Après un frisson que je qualifierai de choc des cultures, j'ai eu beaucoup de plaisir à m'attabler à un bouiboui, sol en terre battue et nappe en plastique, lumière crue d'un néon se reflétant sur des murs d'un blanc sale... Pour déguster des brochettes mongoles de boeuf, certaintement les meilleures de ma vie. Wong Kar Wai aurait aimé filmer là.
Puis ce fut le grand départ pour les premiers plateaux du Tibet, en passant par l'inqualifiable Lanzhou. Arrivée en train aux toutes petites heures du matin après un voyage de 10h assis sur des bancs en bois, l'occidentale indécrotable que je suis goutait aux joies du dépaysement. Aujourd'hui, lire dans Le Monde 2, par exemple, les articles sur ces villages chinois aux populations infectées par les trop plein de plomb, cuivre et autres métaux, me rappelle qu'à Lanzhou la ville est noire d'aciéries, de charbon et d'industrie. L'usine du monde était là, je l'ai vue.
Enfin, Xiahe (ça se dit chia-rheu), à 3000m d'altitude, bourgade de pélerinage aux confins de la Chine et du Tibet. Pléthore de moines, soleil cru, impossible de réaliser qu'enfin c'est moi qui suis là. Les plus belles images du National Geographic, de Geo et de Yann Arthus Bertrand sont là sous mes yeux. Le spectacle est là, il suffisait de s'asseoir sur un trottoir et voir la journée défiler ici. On respire moins bien, l'hotel n'a d'eau chaude que 3 heures par jour mais une sérénité inégalée englobe la ville.
Nous arpentons la ville dans tous les sens, passant des quartiers musulmans aux quartiers bouddhistes par le chemin de pélérinage, nous faisons des overdoses de moulins à prières et de Potala, nous sommes ailleurs, loin de France, ici ou rien n'est comme chez nous, ni les gens, ni les maisons, ni le calme unique.
Une randonnée encore un peu plus haut, vers 3500m de hauteur nous fait approcher du paradis. S'il y en a un, les collines de Xiahe en sont l'antichambre. Collines et vallons verts, à perte de vue, air limpide, on touche le ciel à chaque instant, et marchons de crête en crête en ayant la sensation très palpable de vivre des instants tellement uniques.
Un des secrets du monde, pour moi, est à Xiahe. Depuis que le monde existe, il y a ici des Tibétains qui vivent jalousement de ce monde si beau, des Tibétains qui ignoreront sans doute toute leur vie ou se trouve ma vie à moi, mes villes, mes objets. Toute leur vie, ces gens là vivront burinés de naissance dans ce ciel immense, ce silence paisible qui n'existe que là haut, à 3500m d'altitude.
Et moi, qui par hasard ou presque passais par là, je découvre une espèce d'éternité immuable, quelque chose que l'on touche du doigt une fois dans sa vie et dans des endroits si improbables. A 10 000 km de chez moi.
La redescente sur terre fut un peu difficile, les repères de la civilisation chinoise revinrent un peu brutalement, bruyants et chatoyants, poussiéreux et souriants, comme autant de signes que ma vie n'était pas là haut.
Mais un instant, tout en haut des collines, le temps s'était arrêté pour de bon. C'était merveilleux.
PS : si vous avez des souvenirs de voyage uniques, j'adorerais les lire dans les commentaires ...
03 juin 2008
Ile verte
Voyage très local que celui d'aujourd'hui, dans un petit morceau de ville, appendice étrange à quelques pas du brouhaha du centre névralgique, là où tout se décide, où tout s'achète et se vend, où passent les trams et les voitures, impatientes d'en découdre avec le bitume et les pavés dès que le feu passe au vert.
Oui aujourd'hui, à quelques pas du monde contemporain, du monde des humains connectés, je flâne entre ces quelques rues oubliées ou presque de l'homme. Maisons individuelles cossues datant du début d'un siècle désormais éteint, jardins broussailleux tendance anglais, ou les rosiers ploient près des chaises de jardin, sagement rangées en attendant la fin de l'orage.
Bout de quartier perdu, ou les rues sont si petites et si intimes qu'on violerait presque le cocon de ses habitants à parcourir le trottoir. Les habitants justement, gardiens précieux d'une grâce perdue, ont vieilli au rythme de leurs rosiers et de leurs vérandas, connaissent le chant des oiseaux depuis des décennies, avancent à petit pas, qui vers la Poste, qui vers l'épicerie à quelques rues de leur monde anachronique, leur caddie écossais suivant docilement leur chemin.
Dernier bastion secret d'un temps révolu, adossé à la montagne, au bout d'un cul de sac discret, ces quelques rues de l'Ile Verte déclinent leur poésie surrannée à chacun de mes passages, et je souris intérieurement en volant ces quelques images derrière les grilles des portails en pensant que j'aurai sans doute aimé m'installer ici, aussi.13 mai 2008
Mer du Nord et contre courant
La France entière, la société, les gens, les familles ont depuis longtemps jeté leur dévolu sur les plages méridionales, préféré se dorer au soleil, enfiler des bikinis et se tartiner de crème solaire, écouter les grillons avec un verre de 51 en main sous les pins. En septembre, les familles arborent un bronzage insolent, comparent entre deux olives apéritives au gout déjà nostalgique les plages, les campings et les gites de Palavas ou ceux de Saint Trop.
A contrario, mon enfance a été baignée de contre courant. Alors que les files de voitures en direction du sud s'épaississaient, nous filions vers le nord, autoroute fluide, circulation limpide pour suivre les panneaux de l'A6 en direction de Paris, puis Lille. La route bifurquait ensuite vers le nord ouest, très très haut. Belgique proche, nous posions nos valises pleines de pulls et de K-way dans une petite bourgade qui a vu défiler des générations de ma famille.
Un endroit digne de la Madeleine de Marcel : les plages de la mer du nord. Celles qu'on s'acharne à vous dépeindre comme glauques, humides, tristes et froides. Celles qu'on associe à Berck sur mer, Beurk sur Mer, beuh, cracra la mer du nord.
A contre courant, donc, ce village ou l'avenue principale, toute droite jusqu'à la jetée, s'appelle L'Avenue de la Mer, de la Plage, ou toute autre appellation bien pittoresque. L'entrée du bourg est bien sur signalée par son chateau d'eau, peint en blanc sur béton, écaillé par les vents et les années. Et puis l'on progresse sur cette unique voie de circulation, avec tout au bout, la Mer du Nord. On s'approche d'elle, on lui fait face, c'est presque comme "Règlement de compte à OK Corral".
Bordant l'Avenue, les maisons d'avant guerre, d'après guerre se serrent les unes contre les autres. Il faut faire face aux éléments, ici, et leur coquetterie de bicoques permet des originalités architecturales ainsi que des petits noms si désuets.
Ici les rues transversales ne vont pas loin. Les dunes les arrêtent, chaque ruelle est un cul de sac ou poussent allègrement les oyats. Dans mes souvenirs d'enfance, l'homme en avait pris son parti, et n'avait pas lutté contre les dunes.
Au bout, la plage, l'immense plage. Le vent graisse les cheveux, pique les yeux de son sel et son sable. On peut marcher des kilomètres, à marée basse, engoncé dans un coupe vent et chaussé de bottes en caoutchouc. Le camaïeu de gris, bleu et blanc est infini. On peut se perdre et se fondre sur les plages de la mer du nord.
Ici, on fait des concours de cerf-volant, on fait du char à voile. On se mouche souvent, on a le bout des doigts gelés. Parfois, à force de courir pieds nus dans les dunes, on se plante un bout de verre, de coquillage au talon. On visite prudemment les bunkers laissés à l'abandon. On collectionne les silex, les os de seiche et les couteaux. Petits trésors rassemblés dans un seau en plastique à l'effigie déplacée de Mickey.
Que vient faire Mickey, dans cette France profonde, ou les désormais célèbres Chtis à la peau toute blanche, viennent prendre un peu de soleil dès le week-end de Paques.
Mickey est lui aussi à contre courant, dans cet endroit si particulier de la Mer du Nord...
06 mai 2008
En partance... Toujours en partance...
Depuis toute petite, j'aime les aéroports. Depuis ce jour de 1983 ou, collée à la fenêtre double vitrage du Sofitel de Roissy, je regardais passer tous les avions sur le tarmac, et déjà, je me familiarisais avec les sigles peints sur les queues des Boeing.
C'était si ... exotique : Japan Airlines, Air Afrique, Air Inter, Pan Am... Noms de compagnies aujourd'hui délicieusement désuets, c'était le (bon) temps des compagnies nationales, celles qui portaient haut les couleurs de leur nation à l'étranger. Ou le costume des hôtesses en disait plutot long sur leur pays d'origine (Diane va rire)
Mon père avait demandé une chambre avec vue sur les pistes. Il le refera à chaque voyage.
Cette fois là, nous nous envolions pour Moscou. Suivit Montréal, Dublin, Miami... Et encore plus tard de nouveau Moscou, Stockholm, Retymnon, Philadelphie, Barcelone, Munich, Londres, Las Vegas, San Francisco, Djerba, Pékin, Xian...
Peut être avez vous connu ce hall circulaire de Roissy, d'ou partaient des escalators en-plexiglassés, cheminées pompidoliennes vers d'autres horizons ? Peut être existe il encore ?
On croisait le monde entier, dans ces aéroports. Transit, embarquement, comptoir d'enregistrement, hôtesses pomponnées et souriantes avec la petite fille que j'étais alors. Qui avait tellement de chance de partir, avec Papa et Maman, visiter quelques pays lointains.
Roissy, c'était l'apéritif, l'avant gout de ce que j'allais prendre dans la figure à l'atterrissage. A chaque fois, un nouveau pays, une nouvelle langue, de nouveaux visages, des formalités douanières et des uniformes plus ou moins stricts. Mais à moi, la petite fille qui voyageait avec Papa et Maman, on souriait toujours.
Avant le départ, j'étais si fière de la destination : toujours un peu plus loin, toujours un peu mieux.
Aujourd'hui, la grande fille que je suis devenue (on me dit "madame"...) aime toujours autant voyager. Le virus que m'a transmis mon père en m'emmenant au Sofitel de Roissy, regarder les Boeing aller et venir (avant de monter moi même dans un Iliouchine) est toujours présent. Aucun vaccin ne l'a guéri. Désormais, on ne me sourit plus à la douane, je suis devenue une touriste comme une autre, je prépare mes voyages et demande mes visas toute seule. Mon passeport n'appartient qu'à moi, je ne suis plus "enfant accompagnant l'adulte", je sais ce que je mets dans ma valise, je parcours les guides touristiques.
Je suis, hélas, un peu plus blasée lorsque j'arrive à l'aéroport, il n'est plus systématiquement synonyme de voyage lointain, de plaisir (parfois associé au travail), mes yeux d'adulte ont un regard autre sur ce que je découvre. Et surtout, je ne voyage pas assez. On ne voyage jamais assez.
Mais c'est déjà pas (si) mal...
29 avril 2008
8 à la maison, bienvenue chez les Mormons...
La société américaine, telle que je l'ai vue, ne m'a pas vraiment surprise. Familles, couples, jeunes, vieux, gros, latinos, noirs. J'étais prête à ça. Et puis nous avons avancé vers l'est, en direction de l'Utah, et ma perception des choses a un peu changé. Le Routard, notre bible locale, nous indiquait qu'on entrait, en Utah, chez les Mormons. Bon, c'est bien ça.
Et puis nous avons franchi l'entrée d'un parc national, celui de Zion (tiens, un nom bien biblique) et suivi les très balisés sentiers de randonnée (note : pas de danger de vous tordre la cheville, dans les parcs américains. Tout est si balisé, propret, cimenté. On pourrait presque randonner en escarpins). Et là, un groupe de jeunes filles d'age proche, qui rigole comme des soeurs. Elles sont trois. Et puis deux autres arrivent, étonnamment ressemblantes, le modèle plus jeune. Ah, ben maintenant elles sont cinq. Cinq. Cinq ... Soeurs ?
Les parents, étonnament "jeunes" à mes yeux, pour cette progéniture, randonnent en famille, presque en chantonnant Lalala. Pour un peu, il nous manque Laura Ingalls et le tableau est complet.
Et puis partout, d'un coup, toutes les familles que je déduis Mormones, nous sommes entourés de familles nombreuses Au minimum 4 enfants, j'ai pu en compter 8. Pas de surpoids, chez ceux que je vois. Ils sont tous beaux, grands, minces, le sourire de papier glacé des céréales Kellogg. Des parents quadra, surveillant d'un oeil distrait une ribambelle de mômes, allant de l'ado à celui qui marche à peine. Parfois, un nourrisson et porté par ... Une soeur ? ou est ce la mère, enceinte du suivant ???
Brouillage de pistes, cartes erronées, nous voila perdus au milieu d'un modèle familial presque étonnant ici, pas d'accoutrement strict comme l'image pourrait le laisser penser. Des grappes inter-générationnelles s'étirent le long des sentiers cimentés. La faune locale m'étonne autant que la flore, et je me surprends à compter les membres d'une même famille au lieu de m'extasier sur des pans de roche millénaire.
"et alors ?" ... Alors je trouve ça sympa, la famille nombreuse. Après tout, il en existe bien aussi en France, famille catholique, famille recomposée, famille musulmane, les familles nombreuses, ce n'est pas une découverte, enfin. Et puis au hasard des pages du Routard, je lis que la doctrine mormone privilégie les valeurs familiales (ça, selon moi, c'est bien), le partage (ça, selon moi, c'est bien aussi), et ... la conservation d'un sang ... pur. Ah, là, selon moi, et peut être vous aussi, ça me semble déjà moins bien.
Ca me rappelle d'autres doctrines qui n'avaient pas bonne presse, au temps jadis du siècle dernier, le XXème. Selon le Routard, toujours, on marie les femmes très jeunes aussi. Ah, là encore, je tique un peu.
A la lecture de ces lignes, les mormons, ça me semble tout d'un coup moins carte postale. Moins Laura Ingalls. Moins... Cliché. Alors bien sur, je n'ai pas approfondi le sujet, je ne me suis pas plongée dans la littérature ad-hoc pour tenter de me faire ma propre opinion, et à défaut, je sollicite la votre. Parce que ça, je ne m'attendais pas forcément à le trouver sur le sol américain.
Je vous l'ai dit, mon voyage était fragmenté d'imaginaire. Il fallait bien le secouer un peu...
25 avril 2008
Un instant d'Amérique (God Bless America quand même)
Ecoutez juste ce titre :
C'était le 17 avril, sur KZMU la radio qui jouait sur notre auto radio. J'ai écrit "Ray Charles chante America alors que nous traversons les plaines infinies de l'Utah, et c'est tout simplement parfait". Fin d'après midi dans ces plaines, soleil rasant, la carte postale parfaite dont j'avais besoin. Je vous l'envoie par blog interposé.
J'avais des images d'Amérique, fabriquées de toutes pièces avec de vieux souvenirs aux coins cornés, des visions cinématographiques, le tout lié par mon imaginaire. Parfois j'ai été surprise (non, l'Utah n'est pas complètement aride et désertique, pour cela il faut sans doute voir coté Nouveau Mexique), parfois un sourire est venu conforter mon image que je croyais d'Epinal, rarement j'ai été déçue de ce que j'ai vu.
Je reste plus que jamais convaincue que voyager reste impératif pour comprendre, les autres, leur vie et leur culture. On a beau lire tous les livres et écouter tous les récits de voyage, rien ne vaut son propre regard, ses filtres et ses grilles de lectures intimes.
Un vieux monsieur m'a dit en début d'année "on ne comprend que ce qu'on a vécu". Ca vaut aussi, surtout ici. Alors une fois l'Amérique partiellement vue, on comprend comment Ray Charles a pu chanter Beautiful America, diffusée à point nommé le 17 avril 2008 en fin d'après midi, comme si c'était juste pour moi.

